Quand le coronavirus chamboule la chronologie des médias.

Dernière mise à jour : 26 oct.



L’évolution de la chronologie des médias


La chronologie des médias est un dispositif qui régit la vie d’un film depuis sa sortie en salle jusqu’à son exploitation en fixant des délais entre chaque fenêtre de diffusion, afin notamment de permettre d’optimiser la rentabilité des films. En effet, chaque diffuseur de l’œuvre dispose ainsi d’une durée d’exploitation déterminée et sans concurrence.

Dans l’ordre chronologique de l’exclusivité, les diffuseurs concernés sont :

1) La salle de cinéma

2) Les supports physiques (DVD, Blu-ray…)

3) La VAD payante à l’acte

4) Télévision

5) Vidéo à la demande par abonnement (SVOD).


Les évolutions technologies et la diversification des médias n’ont eu de cesse de bousculer cette chronologie : vidéocassette, chaînes cryptées puis câblées, vidéo à la demande et dernièrement les plateformes de VAD telles que Netflix ou Amazon Prime.


La chronologie des médias, au début entièrement déterminée par la voie législative ou réglementaire, l’est par la voie d'accords interprofessionnels, hormis pour les vidéogrammes. C’est ainsi que depuis la loi Création et Internet du 12 juin 2009, l’article L232-1 du Code du Cinéma prévoit que le Ministre la culture peut prendre un arrêté d'extension d’un accord qui a pour effet, sous certaines conditions, de le rendre obligatoire à tous, y compris pour les organisations et acteurs du milieu qui ne l'auraient pas signé.


Les diffuseurs étant également les financeurs du cinéma, s’accorder sur toutes modifications de cette chronologie était un sujet sensible, chacun voulant se réserver un délai de diffusion précoce.

Le dernier accord interprofessionnel du 21 décembre 2018 est entré en vigueur depuis le 10 février 2019, après de nombreuses négociations, les règles applicables antérieurement datant de 2009.


Délai pour les films ayant réalisé moins de 100 000 entrées après 4 semaines d'exploitation. Type d'exploitation

Dès l'obtention du visa d'exploitationSalle de cinéma 4 mois3 moisvente et location de supports vidéographiques, vidéo à la demande avec paiement à l'acte 8 mois6 moispremière fenêtre payante : télévision payante de cinéma ayant signé un accord avec les organisations du cinéma (Canal+, OCS) 17 mois15 moisdeuxième fenêtre payante : télévision payante de cinéma 17 mois15 moisvidéo à la demande par abonnement : plates-formes ayant conclu un accord de financement avec les organisations du cinéma + convention avec le CSA + paiement de la taxe vidéo du CNC + délai de 5 mois maximum d’exclusivité d’exploitation des œuvres préfinancées ou achetées par les chaînes en clair ou les autres services de SVOD 22 mois 20 mois première fenêtre gratuite : télévision en clair investissant au moins 3,2 % de son CA (part antenne) dans le financement d'œuvres européennes (TF1, France Télévisions, M6...) 30 mois 28 mois deuxième fenêtre gratuite : télévision en clair n'ayant pas d'engagement d'investissement dans le financement d'œuvres européennes 30 mois 28 mois vidéo à la demande par abonnement : plates-formes ayant signé un accord avec les organisations du cinéma + Part du CA pour le développement et production d’œuvres + paiement de la taxe vidéo36 mois34 moisvidéo à la demande par abonnement : autres plates-formes (Netflix, Disney+, Amazon Video) 44 mois42 moismise à disposition en vidéo à la demande gratuite



Un assouplissement de la chronologie des médias


Avec la fermeture des salles françaises le 14 mars dernier, le dispositif dérogatoire instauré par la loi d'urgence a permis au président du CNC d'accorder, pour les films qui faisaient l'objet d'une exploitation la veille de la fermeture, une dérogation au délai « officiel » de quatre mois pour pouvoir être exploités sous forme de VOD à l'acte ou de DVD/Blu-Ray.


C’est ainsi que 52 films[1] ont été rendus disponibles sur support physique et en VOD, sans attendre le délai de quatre mois. On retrouve dans cette liste des films français comme « Notre dame » de Valérie Donzelli mais également des œuvres étrangères dont « 1917 de Sam Mendès ou encore « Le Cas Richard Jewell » de Clint Eastwood.


Certains distributeurs n’ont pas choisi cette option et ont pris le pari d'attendre la réouverture des salles pour ressortir le film. C’est le cas notamment de SND[2] pour le film « De Gaulle », de Gabriel Le Bomin, qui n’avait que 9 jours d’exploitation lors de la fermeture des salles et pourtant 595 179 entrées. La réouverture des salles a permis au film d’atteindre 825 504 entrées[3], ce qui apparait comme un résultat en demi-teinte, quand les attentes des équipes se situaient à 1,5 millions d’entrées.


Pour d’autres œuvres qui n’étaient pas encore sorties, certains distributeurs ont décidé tout simplement d’annuler une sortie en salle préférant une diffusion par VOD payante. C’est le cas de « L’extraordinaire Mr. Rogers », de Marielle Heller, sorti directement le 22 avril en VOD.


C’est également le choix opéré par les Studios Disney pour leur film « Mulan ». Celui-ci est ainsi disponible sur la plateforme Disney + depuis le 4 septembre dernier moyennent le paiement d’un cout supplémentaire à l’abonnement, sauf en France. En effet, il faudra attendre le 4 décembre 2020 pour visionner l’œuvre sur la plateforme française et ce sans surcout[4]. La firme américaine s’est ainsi crée sa propre « fenêtre » d’exploitation payante préalablement à l’incorporation du film à son catalogue de SVOD. Cette stratégie permet à Disney de compter sur les nombreux abonnés dont elle dispose tout en gardant la main mise sur l’ensemble des recettes d’exploitation, espérant ainsi rentabiliser le budget très important de production du film, autour de 200 millions de dollars.


Une modification de la réglementation pour la télévision


Ignorée par ces nouvelles règles, la télévision a pourtant vu son régime de diffusion des œuvres modifié.

Comme le rappelle La Revue des Médias de l’INA[5], le Décret n° 2020-984 du 5 août 2020[6] a assoupli le régime des « jours interdits » (interdiction pour les chaînes en clair de programmer des œuvres cinématographiques les mercredi et vendredi soir, le samedi et le dimanche après-midi) et augmenté le plafond annuel de diffusion des œuvres cinématographiques (244 œuvres par an, contre 192). La chaine M6 a ainsi crée l’événement en étant la première à diffuser un long métrage un samedi soir, avec « Le petit Nicolas ».

Cette mesure, qui ne faisait plus tellement sens à l’heure des plateformes de SVOD, a longtemps été demandé par les chaines de TV. Cependant, comme le souligne de nombreux professionnels du secteur, ces cases horaires sont déjà occupées par des programmes bien installés, tels que « Koh-Lanta » ou en encore « Top Chef ». Ainsi, « Le petit Nicolas » n’a réuni que 1,8 million de cinéphiles, soit 9,4 % de part d'audience[7].


Avec l’adoption prochaine des décrets transposant la directive SMA 2018/1808 du 14 novembre 2018, il est certain que la crise sanitaire actuelle n’a pas finie de chambouler le secteur culturel et particulièrement l’industrie cinématographique, déjà bouleversée par Internet.

[1] https://www.cnc.fr/professionnels/actualites/liste-de-films-ayant-beneficie-dune-autorisation-de-diffusion-anticipee_1148858 [2] https://www.lepoint.fr/pop-culture/gabriel-le-bomin-j-ai-eu-peur-de-perdre-mon-film-08-06-2020-2378855_2920.php# [3] https://www.allocine.fr/film/fichefilm-275227/box-office/ [4] https://twitter.com/DisneyPlusFR/status/1301158266949513216 [5] https://larevuedesmedias.ina.fr/chronologie-des-medias-crise-sanitaire-cinema-a-la-television [6] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042211247/ [7] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/audiences-tv-fort-boyard-revient-en-force-avec-claude-de-koh-lanta-12-07-2020-8351571.php


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